Lecture sensible, bêta-lecture et recherches dans l’écriture de fiction

La lecture sensible est une pratique (et une prestation) qui s’est développée ces dernières années. Elle suscite des interrogations quant à sa définition, son utilité et sa pertinence.

Dans cet article, je la définis, puis je réfléchis sur cette pratique en la mettant en regard de la bêta-lecture et des recherches faites par l’auteur pour un projet d’écriture de fiction.

lecture sensible

1. C’est quoi la lecture sensible ?

Les histoires peuvent parfois involontairement refléter des préjugés ou des stéréotypes. La lecture sensible est une approche visant à identifier et à corriger les éléments potentiellement offensants ou blessants dans les textes.

On peut, par exemple, demander à une personne noire ou homosexuelle de faire ce type de prestation sur un roman qui inclut des personnages noirs ou homosexuels, pour s’assurer que l’on a traité ces personnages de manière respectueuse.

Je me pose deux questions en particulier sur cette pratique. La première est  la représentativité d’un seul lecteur pour tout un groupe et la seconde est le choix des identités à « valider » dans ce cadre.

En effet, est-ce qu’une seule personne, en raison de la couleur de sa peau, peut se porter garant de l’absence d’offense pour toutes les personnes noires ? Ensuite, faut-il systématiquement faire relire à une femme quand on est un auteur masculin, à un provincial quand on est parisien, à un musulman quand on est athée ?

Quelle est la limite de la lecture sensible ? Quelles identités doivent en faire l’objet ?

2. Lecture sensible et bêta-lecture

La bêta-lecture consiste à partager son expérience de lecture avec l’auteur. Le retour se concentre notamment sur la clarté de l’histoire, la compréhension de l’intrigue, la gestion du suspense ou encore l’impact émotionnel.

Dans mon travail, il y a deux moments où des éléments potentiellement offensants peuvent ressortir :

D’abord, j’inclus souvent dans mon rapport une reformulation du message qui me reste après la lecture, sans jugement et avec le souci de l’exprimer le plus justement possible. Cela expose parfois un manque de précision ou même une contradiction. Par exemple, j’ai lu un roman sur une jeune femme perdue dans sa vie qui avait de nombreuses aventures avec des femmes et qui, après un chemin spirituel, trouve le bonheur avec un homme qu’elle épouse. Pour moi, le message de l’histoire était que les homosexuels devaient trouver leur bonheur et leur stabilité dans l’hétérosexualité. Ce n’était pas du tout l’intention de l’auteur.

Ensuite, je me pose toujours la question de la pertinence des éléments présentés dans l’histoire. J’ai lu un roman dans lequel le personnage principal ne décrivait les personnages féminins qu’en utilisant que la taille, la forme et la texture de leur poitrine. Les hommes étaient décrits de manière plus diversifiés et moins sexualisés. Au fil de ma lecture, je me suis rendue compte que cette différence n’avait rien à voir avec l’histoire. Cet élément (le personnage principal ne voit des femmes qui l’entourent que leur poitrine) aurait été pertinent au niveau narratif s’il avait été utilisé dans l’intrigue (création d’obstacles, rencontre d’alliés, etc.) ou dans le développement du personnage (évolution dans sa perception des femmes, descente aux enfers dans le sexisme potentiellement tragique, etc.) Ce que je souligne dans ce cas est que l’élément est inclus de manière non pertinente dans l’histoire. Cela crée une impression d’histoire pas bien tissée, avec des éléments qui flottent et qui pourraient être supprimés sans que l’histoire n’en patisse.

Dans les deux cas, c’est à l’auteur de décider si c’était son intention, si cela le satisfait et de modifier ou non son histoire. En tant que bêta-lectrice, je me vois davantage comme un miroir que comme un juge.

3. Lecture sensible et recherches

Les recherches me semblent liées à cet sujet. En effet, elles consistent, pour l’auteur, à accumuler des connaissances sur son sujet, sur les personnages qu’il crée, peut-être en lisant des mémoires/récits de vie pertinents et différents types de rapports, en rencontrant des personnes et en analysant des données. L’objectif est qu’il sache de quoi il parle et qu’il se forme une opinion personnelle à exprimer à ses lecteurs au travers de son histoire.

L’étape des recherches, qu’elle soit en amont de l’écriture ou en cours de celle-ci, est indispensable pour s’assurer que ce que l’on transmet dans notre histoire nous corresponde. Elle permet de prendre de l’assurance et de proposer aux lecteurs un message qui nous est propre.

À mon avis, il est important que l’auteur, en tant qu’artiste au sens noble du terme, prenne les recherches sur son sujet à cœur, et ne se décharge pas de sa responsabilité de ce qu’il dit du monde sur un prestataire tiers.

En conclusion,

La bêta-lecture teste la clarté et la solidité technique d’un texte pour assurer à l’auteur que ce qu’il souhaite raconter soit transmis au lecteur de la meilleure manière qui soit. Mais, pour moi, jamais le message, ni la perception du monde de l’auteur, ne doivent être altérés par un prestataire extérieur, ce qui me semble être un risque de la lecture sensible.

Autrement dit, pour moi, il s’agit de renverser la logique de la lecture sensible en se renseignant et en parlant aux personnes concernées d’abord, en absorbant le monde d’une certaine façon, pour le retranscrire de la meilleure manière possible, en prenant la responsabilité de notre message et des idées véhiculées par notre histoire.

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