Erreur d’auteurs #6 : les personnages de roman sans hiérarchie
C’est reparti pour un article de la série #erreurdauteurs !
Aujourd’hui, je me plonge dans les personnages de romans et leur nécessaire hiérarchie. Ce problème n’est pas toujours flagrant, mais je pense que c’est un prisme intéressant à travers lequel relire le premier jet d’un roman.
Dans cet article, je vous explique l’impression à la lecture, les sources du problème et des pistes de solution pour bien équilibrer vos personnages.
Photo de Abdallah Muhammad sur Unsplash
1. L’impression à la lecture
D’abord, en lisant, on ne sait pas trop à qui s’attacher. On passe d’un personnage à l’autre, ou alors on les voit de loin. Même si l’on comprend bien les situations et les enjeux, on ne se sent pas investi aux côtés d’un ou plusieurs personnages.
Ensuite, il est possible que l’on se sente proche de plusieurs personnages à différents moments de l’histoire, mais ça ne correspond pas à la structure de l’intrigue. Par exemple, il ne s’agit pas d’un changement de point de vue clair d’un chapitre à l’autre, mais d’une sorte de rapprochement ponctuel surprenant.
On peut aussi avoir l’impression de perdre en route le personnage auquel on s’est attaché. Il peut disparaître des scènes pendant plusieurs chapitres, ou alors, s’il est présent, on perd l’accès à son monde intérieur.
Finalement, après la lecture, on a l’impression d’avoir lu plusieurs histoires et de ne pas pouvoir dire qui sont vraiment les personnages principaux (c’est l’histoire de qui ?), ni s’il s’agit d’un roman choral.
2. Les sources du problème
La première source de ce problème est souvent l’exposition inadaptée des personnages. En effet, parfois, un personnage est exposé de manière approfondie au début et il est en fait peu important dans la suite de l’histoire. Mais ce focus imprime dans la tête du lecteur que ce personnage va être important et crée une attente. Inversement, il arrive qu’un personnage prenne beaucoup de place dans l’intrigue, mais ne soit que peu exposé au début.
En discutant avec mes clients, j’ai identifié trois origines possibles à ce problème (il peut y en avoir d’autres bien sûr !) :
👉 L’auteur a créé ses personnages en écrivant le premier brouillon. On a donc, en quelque sorte, les fiches personnages directement dans le texte, sans dosage, car il s’agit en fait du travail préparatoire.
👉 Le personnage est basé sur quelqu’un qu’ils connaissent dans la vraie vie et ils se sont fait plaisir en le décrivant, alors qu’il est un figurant dans l’histoire.
👉 L’histoire a pris un tournant inattendu à l’écriture et le personnage qui devait être important ne l’a pas été et inversement, un nouveau personnage a surgi de nulle part dans une scène et est devenu important dans la suite de l’intrigue.
La seconde source de ce problème peut être la gestion hésitante du point de vue, en particulier l’équilibre entre les outils narratifs internes (monologues intérieurs, sensations/émotions) et externes (actions, descriptions). Cela crée une distance narrative oscillante, c’est-à-dire que parfois on a accès aux pensées d’un figurant et parfois on ne voit le personnage principal que de loin. Cela envoie le mauvais message au lecteur, qui peut se sentir proche d’un figurant et perdre le contact avec le personnage principal.
3. Les pistes de solution
Un exercice intéressant est de lister et hiérarchiser les personnages en trois catégories : principaux, secondaires et figurants.
Ensuite, pour chacune des trois catégories, on peut vérifier deux éléments :
👉 les éléments d’exposition donnés au lecteur.
👉 l’accès du lecteur à ses émotions et ses pensées.
Bien sûr, le ou les personnages principaux auront l’exposition la plus développée et on aura un accès fréquent à leurs pensées et leurs émotions.
Souvent, les personnages secondaires sont là pour illustrer les thèmes et servir d’alliés ou de freins dans l’intrigue. On en connait en général quelques éléments biographiques et quelques traits de personnalité. Ils ont souvent un objectif, une motivation et une petite évolution, liés à des sous-intrigues.
Enfin, les figurants font partie de l’univers narratif. On a très rarement accès à leur intériorité.
Les procédés pour mettre cela en oeuvre seront différents selon le point de vue choisi pour votre roman.
Si vous écrivez un roman à la première personne, alors l’accès à votre ou vos personnages principaux sera facile, car le « je » crée immédiatement une sensation d’intimité entre le lecteur et le personnage. Comme votre narrateur ne peut pas lire les pensées et les sensations corporelles des autres personnages (sauf exceptions !), alors on verra l’intériorité des personnages secondaires de manière indirecte, soit par des observations (gestes et expressions du visages, par exemple) et suppositions du narrateur (interprétation de ses actions), soit au travers des dialogues. Les figurants bénéficieront de moins d’attention de la part du narrateur. Par exemple, si le narrateur s’attarde sur une serveuse en essayant de décrypter son état intérieur, il faudra que cela soit justifié dans l’intrigue ou dans son propre développement. Sinon, la serveuse fera juste partie du décor (descriptions, actions, courts dialogues).
L’exercice est pratiquement identique dans le cas du point de vue limité à la troisième personne. La seule différence est que la focalisation peut changer de personnage plus fréquemment d’une scène à l’autre. Dans ce cas-là, la bascule de focalisation doit rester pertinente, de la même manière, en fonction de la catégorie des personnages, pour ne pas donner au lecteur une impression de dispersion. Si une scène se focalise d’un coup sur un personnage secondaire ou un figurant, il faut qu’il y ait une très bonne raison ! Attention aux astuces narratives un peu bancales car l’auteur ne sait pas comment faire passer une information aux lecteurs, qui se retrouvent certes avec l’information nécessaire pour comprendre l’intrigue, mais aussi avec un signal perturbant sur le personnage : pourquoi a-t-on vu, une seule fois dans le roman, une scène du point de vue d’un figurant ? Va-t-il devenir important ? etc…
Enfin, la gestion du narrateur omniscient représente le plus grand défi. En effet, quand on peut tout dire (parce qu’on sait tout), il y a bien plus de choix à faire ! Et cet exercice devient d’autant plus pertinent.
Entrer dans la tête et les émotions d’un personnage est un signal fort envoyé au lecteur : ce personnage est important pour l’histoire, cette histoire est (entre autres) son histoire. De la même manière, donner ses éléments biographiques détaillés est aussi un signal fort, qui le positionne dans la hiérarchie des personnages du roman.
En conclusion,
même si vos personnages jaillissent spontanément sur la page et que vous les laissez parler et prendre des décisions, le travail d’un romancier est d’avoir un regard critique et de les canaliser un peu pour que le casting reste cohérent et que votre lecteur sache où son attention et son attachement émotionnel doivent se focaliser.


