L’intelligence artificielle en littérature : épisode 4
Cette semaine agitée dans le monde littéraire m’a fait réaliser que mon positionnement de bêta-lectrice pour auteurs débutants m’offrait un point de vue plutôt rare sur l’utilisation de l’IA pour écrire des romans.
Ce sujet fait partie de ma vie depuis 2024 et, même si je pensais bien qu’il allait prendre de l’ampleur, je ne pensais pas voir un roman aussi typiquement IA publié chez Grasset et encore moins inclus dans la sélection du prix Goncourt. Je suis tombée des nues, très honnêtement !
Dans cet article, je reviens sur mon parcours de bêta-lectrice depuis l’émergence de l’IA, puis je partage avec vous mes réflexions sur ce sujet.
Photo de Henry Schneider sur Unsplash
Mon expérience de l’IA
J’ai lancé ce site en 2016 et commencé à vendre des bêta-lectures en 2017, jusqu’à en faire mon métier principal en 2021. Depuis 2023, l’IA a complètement changé mon travail de bêta-lectrice.
Je me souviens avoir découvert cet outil début 2023. À l’époque j’avais une version non aboutie, par manque de temps, de mon second livre 60 listes pour décrire les lieux de tous les jours et j’ai utilisé ChatGPT pour le terminer. J’étais très impressionnée ! J’ai enchaîné avec le troisième 50 listes pour écrire de la Fantasy. À chaque fois, ChatGPT me servait de base et je retravaillais ses propositions. J’ai notamment découvert sa propension à halluciner quand je lui ai demandé des monstres de légendes humaines et qu’il a inventé une créature terrifiante au fond du lac d’Annecy, qui aurait une statue sur sa rive, érigée par les habitants pour l’amadouer. J’ai compris qu’il fallait tout revérifier ! J’ai auto-publié ces livres, avec une mention IA à l’intérieur. Ils peuvent toujours être utiles, mais je n’ai pas poursuivi la série, qui me semble moins pertinente maintenant qu’il y a l’IA justement et parce que l’utilisation de l’IA en elle-même me posait question. J’avais, à l’époque partagé mes réflexions dans cet article.
Fin 2023, les premiers textes générés avec l’IA ont commencé à tomber dans ma boîte mail et là, ma réflexion a pris un tournant différent. J’ai compris l’ampleur de l’impact que cet outil allait avoir sur l’écriture créative. Et comme je n’ai rien contre les innovations technologiques et que je suis plutôt ouverte à toutes les approches, j’ai décidé de prendre le temps de me faire une opinion. J’ai continué à faire mon travail du mieux que je le pouvais sur ces textes, qui étaient de toute évidence très différents des autres et qui me donnaient du fil à retordre. J’ai expliqué dans cet article les éléments qui revenaient sans cesse, dans les textes générés par l’IA et à quel point mon approche habituelle ne fonctionnait pas avec ces romans.
En mai 2025, j’ai décidé de refuser les textes générés par IA. J’avais l’impression de lire toujours la même chose, de voir toujours les mêmes problèmes et surtout, que mon travail ne pouvait pas être utile à mon client, puisqu’il n’avait pas écrit l’histoire et que moi, je parlais techniques d’écriture. Mais malgré ce refus affiché, les romans travaillés avec l’IA continuaient d’arriver dans ma boite mail, les clients étant persuadés que l’utilisation de l’IA ne se voyait pas.
J’ai souvent eu l’impression d’une sorte d’emprise de l’IA sur eux. Les flatteries incessantes de l’outil les avaient persuadés qu’ils avaient écrits un roman abouti, alors que le texte était plein d’incohérences, parfois à la limite du compréhensible. Cela a généré des moments désagréables des deux côtés et des tensions que je n’avais jamais connues pré-2024.
En plus de cela, ils étaient sûrs que les idées leur étaient propres, alors que de ma position, j’ai pu identifié des vagues d’idées successives de quelques mois à chaque fois, c’est-à-dire que pendant quelques mois, je recevais des histoires très similaires ou comportant des éléments identiques, puis plus rien. Ce que je n’avais jamais vu depuis 2017.
Par exemple, j’ai lu cinq romans en quatre mois qui avaient exactement le même concept de départ qui prenait sa source dans des théories du complot dont les clients n’avaient pas connaissance. La pire vague a été celle avec des scènes de sexe tabou (de type orgie), voire illégale (sexe entre enfants) dans des histoires qui n’avaient rien à voir avec le sujet, la scène était juste posée là sans lien aucun avec le reste de l’histoire. Les auteurs semblaient autant surpris que moi quand je signalais le caractère illégal et/ou incongru des scènes. Et puis, cette vague s’est tarie (ouf).
Dans les deux cas, je pense que l’IA se nourrit notamment des bas fonds d’Internet et que cela remonte de cette façon. Les humains se laissent prendre à l’argument d’autorité, parce qu’ils pensent être moins intelligents que l’IA. Ils disent « oui » à quelque chose qu’ils n’auraient jamais produit eux-mêmes. Cela m’a fait penser à l’expérience de Milgram, au cours de laquelle des personnes normales commettent des actes cruels, dont ils n’auraient jamais pris l’initiative, parce qu’une figure d’autorité le leur a demandé.
De plus, toutes ces histoires semblaient venir de la même personne, alors que d’habitude je sens et j’entends une personne différente dans chaque prestation. D’un coup, j’ai perdu ce lien dans une bonne moitié de mon travail. Il n’y avait plus personne derrière ces romans.
Et c’est la reconnaissance de cette voix bien spécifique qui me permettait de reconnaître rapidement l’IA dans ces textes, et c’est cela qui ne m’a pas fait douter un instant que le livre C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien avait été généré par IA, dès la première lecture des quelques extraits qui circulaient en ligne.
Comme je l’explique dans mon dernier article de mars 2026 sur l’intelligence artificielle, j’ai discuté avec mes clients et compris que la grande majorité avait une histoire à raconter, ne savait pas comment s’y prendre et ChatGPT était une voie d’entrée simple et gratuite pour le faire. J’ai compris que l’on avait le même objectif : raconter une histoire qui nous tient à cœur de la meilleure façon possible pour la partager avec d’autres humains. Alors j’ai rouvert officiellement mes prestations à tous les textes, en me disant que demander conseil à un autre humain, c’est déjà bien dans ce contexte (et accessoirement, j’aime bien payer mon loyer !). J’ai aussi adapté ma méthode à ces romans, dès que je les détecte, notamment en me concentrant sur les incohérences, la continuité et le tissage.
Je ne serais pas surprise non plus d’avoir travaillé sur des textes générés sans me rendre compte de l’utilisation de l’IA, soit parce que je ne connais pas ce modèle de LLM en particulier, soit parce que l’utilisateur l’a fait avec adresse. Ça fait partie du jeu et je comprends que les gens veuillent utiliser ma prestation pour ce test justement.
Le cas de Thélyson Orélien
Donc, je comprends ce qu’a fait Thélyson Orélien, il avait une histoire importante à raconter, dans l’air du temps, et il s’est tourné vers un outil dans l’air du temps aussi. À mon avis, son erreur a été de mentir, et étant donné ses plagiats antérieurs, c’est une erreur à laquelle il semblait accoutumé. Je lui souhaite de se remettre de cette leçon dont l’ampleur n’est peut-être pas méritée, étant donné le nombre de personnes qui ont tenté de faire la même chose avant lui. Il a été littéralement victime de son succès.
Je comprends beaucoup moins ce qu’il s’est passé au niveau des éditeurs, libraires et critiques en tout genre. Et cette semaine a été une semaine pleine de désillusions pour moi ! J’imagine que la plupart des gens haut placés dans ces milieux n’ont pas accès à ce que nous, petites mains, voyons tous les jours depuis presque trois ans et qu’ils n’ont pas développé de reconnaissance de cette narration bien particulière. Je pense aussi que cette affaire est révélatrice du milieu et de la presque impossibilité de dire ce que l’on pense d’un roman de manière honnête et objective, pour lui-même. Les enjeux sont ailleurs et c’est dommage.
Un futur partagé ?
Je ne doute pas qu’à terme, l’IA produise des romans de qualité, qui se tiennent, et sans marqueurs reconnaissables par un humain . Alors, il nous reste la question du principe et de l’utilité des romans dans nos vies.
Mon avis, qui commence à se solidifier, est finalement conforme à l’intuition que j’avais tout au début, et que j’avais ébauché dans ce message privé sur Instagram de janvier 2024.

Je pense que l’on va vers deux types de romans, vers un monde littéraire scindé en deux. Et que les deux types ont leur public.
D’abord, il y a les lecteurs qui voient dans le livre un produit de divertissement, pour s’échapper de leur quotidien. Si l’histoire tient la route et fait ressentir ce qu’elle doit faire ressentir dans le cadre de son genre littéraire, alors c’est une réussite. Ils savent ce qu’ils cherchent et ils le trouvent dans une histoire. C’est un travail humain qui va disparaître en partie au profit de la machine, comme la fabrication de vaisselles et de vêtements.
Et puis, il y a les lecteurs qui considèrent le roman comme une fenêtre ouverte sur une autre personne et qui, à travers elle, rend compte d’un morceau du monde dans lequel on vit, d’une période, d’un lieu particulier, d’une perception de la vie.
Comme un échantillon du monde et des préoccupations des humains qui y vivaient à cette période. Un roman pour servir de miroir à ses contemporains et de partage avec les générations futures. Cela vaut pour tous les genres, même les romans de l’Imaginaire sont infusés de nos expériences, peurs et espoirs spécifiques d’êtres humains qui faisaient l’expérience du monde en 2026, par exemple (et quelle expérience !). Et leur voix, non générées, corrigées ou ajustées par l’IA font partie de ce compte-rendu.
« Voilà à quoi ressemblent la vie et le monde pour moi, ici, maintenant, à travers l’humain spécifique que je suis et raconté avec ma voix. »
Je pense que la plupart d’entre nous sommes ces deux types de lecteurs à la fois selon les besoins et la capacité mentale et émotionnelle du moment.
L’IA ne peut que regarder en arrière ou appliquer des normes qui standardisent. Et si elle se met à créer pour de vrai (sans humain), alors ce sera elle l’auteur et ce qu’elle aura à dire m’intéressera sans doute.
En conclusion,
Pour moi, la priorité aujourd’hui est la transparence : comme on ne vend pas un châle unique tricoté à la main comme on vend un vêtement sorti d’une usine en Chine en dizaines de milliers d’exemplaires, on ne vend pas un livre qui contient un morceau de l’âme de celui qui l’a écrit comme on vend un produit sorti tout droit de ChatGPT. Et j’inclus là-dedans, la génération d’idées, le plan, la rédaction et le travail éditorial.
Le « comment » est la question qui se pose alors. Parce qu’il est certain que d’autres auteurs IA voudront se faire passer pour des auteurs 100% humain.
Et cela, en soi, en dit assez sur ce qui a de la valeur.


